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Nonet, l'entreprise familiale où on ne déroule pas le tapis rouge à ses enfants

Aux manettes depuis bientôt dix ans, la troisième génération de Nonet continue de faire grandir le groupe de construction wallon. De l’ambition qui n’empêche pas les quatre frères et sœurs de regarder en face les erreurs du passé.

On nous avait prévenus, et ça n’a pas manqué. En pleine discussion avec la fratrie Nonet, une bonne vingtaine de têtes blondes déboulent à la recherche d’indices pour achever une chasse au trésor. Des enfants du personnel, en stage pendant cette dernière semaine de congé de Carnaval, mais aussi des enfants de la troisième génération de Nonet, active au quotidien dans la société créée en 1958. “C’est ma fille, la grande avec son pull bleu. Et avec le pull gris, c’est la fille de Claire”, sourit fièrement Simon Nonet. C’est lui qui endosse seul la casquette d’administrateur délégué en 2018, lorsque quatre des cinq frères et sœurs ont repris la société de leurs parents, dans laquelle ils étaient actifs depuis une quinzaine d’années déjà.

Si le groupe Nonet est une véritable histoire familiale, on nous l’assure, ici, pas de népotisme. “Notre père, Jean-Jacques, a repris la société dans un contexte assez compliqué. Étant jeune et non formé, il a dû reprendre la succession de son papa qui avait eu un problème cérébral et qui, du jour au lendemain, n’a plus pu travailler. Il l’a fait sans formation et sans y être destiné au départ. Ça a été une grande leçon de vie qu’il n’a jamais voulu infliger à ses enfants. Donc, il a toujours eu tendance à nous éloigner de la boîte en disant que ça ne pouvait pas être un refuge pour des fainéants ou des moins que rien”, raconte Simon Nonet. Pour rejoindre l’entreprise familiale, le papa exige entre autres des “bonnes études” et de l’expérience dans d’autres boîtes. “En tant qu’adolescent, ça ne vendait pas du rêve”, se souvient Simon.

S’ils n’ont donc pas du tout été jetés dans les pas de leur père, quelques décennies plus tard, quatre des cinq enfants sont actifs dans la société, alors qu’elle est passée d’une cinquantaine de collaborateurs quand la fratrie était dans ses jeunes années, à 475 aujourd’hui. L’attraction de la société familiale était trop forte? “Ce sont cinq histoires différentes, des parcours de vie qui, d’une façon ou d’une autre, nous ont amenés à nous poser la question. Chacun a dû suivre son chemin”, résume Claire Nonet.

Ils l’affirment d’une seule voix: la même logique sera suivie pour la quatrième génération, actuellement âgée de 6 à 20 ans. “Il n’y aura pas de place pour eux s’ils n’ont pas les compétences pour nous rejoindre, ni un apport pour l’entreprise au moment où ils auraient envie de venir”, tranche encore Claire Nonet. “On l’a vécu quand on était étudiants. Sur le chantier, t’es le fils du boss, t’as intérêt à montrer que t’es capable”, ajoute François Nonet. “Porter le nom de l’entreprise ne rend vraiment pas les choses plus faciles.” Les enfants de la génération suivante ne seront donc pas forcément actifs dans la société, mais ils en seront par contre bel et bien actionnaires.

“Le but du jeu, c’est que la boîte tourne. Au fur et à mesure qu’on grossit, le groupe exige des compétences qu’on n’a plus”, reconnaît aussi François, ce qui explique que certains postes, un temps occupés par la famille, ont été repris ces dernières années par des externes. “C’est parce qu’on a su s’entourer qu’on a pu aller chercher de la croissance”, résume-t-il.

Des femmes dans un monde d'hommes

“J’ai l’impression que je dois toujours prouver deux fois plus que je suis capable, parce que je suis la fille de papa”, continue Claire Nonet. Aussi parce qu’être une femme dans ce secteur peut être difficile? “Je n’ai jamais eu de souci à travailler dans un monde d’hommes, j’ai toujours apprécié ça. Le contact est souvent plus direct. Je n’ai jamais eu de problème parce que j’étais une femme. Et il y a eu une évolution avec le temps. On est à près de 40 femmes pour 475 personnes au total. Ce nombre augmente d’année en année.”

Minorité ou pas, les Nonet ne sont pas fans de quotas. “Moi qui étais dans le recrutement (pour la société, NDLR) jusqu’il y a peu, je ne m’attardais pas sur le fait qu’un candidat soit un homme ou une femme, je cherchais juste des compétences. Si on reste dans cette dynamique et qu’on ne cherche pas à engager spécifiquement des hommes ou des femmes, on est sur le bon chemin, que ce soit dans la construction ou en dehors”, continue-t-elle, ajoutant que la mentalité générale sur chantier doit évoluer. “Ça reste un milieu macho”, admet Simon Nonet.

Au-delà de l’histoire familiale, celle de la société est le récit d’un succès wallon. Le groupe a fait sa première acquisition en 2003. En décembre dernier, elle en a annoncé deux dans la même semaine. En ajoutant à cela de la diversification en interne au fil des années, Nonet est à présent actif dans les travaux de voirie (40% du chiffre d’affaires en 2025), les réseaux enterrés (25%), le recyclage des déchets de construction et le béton (12%), mais aussi la démolition, les clôtures et la promotion immobilière. De quoi atteindre, si tout va bien, un chiffre d’affaires de 120 millions d’euros cette année.

Des bas qui structurent

Il ne faut pas s’y tromper, la trajectoire de l’entreprise a été semée d’embûches, reconnaissent clairement les frères et sœurs. En 2014, la famille reprend une briquetterie. Objectif: se diversifier et créer un matériau durable, à savoir des blocs de terre crue fabriqués à partir de terres de remblais provenant de chantiers pour améliorer l’inertie des bâtiments. “On a testé sept diversifications pendant quatre ans, ça n’a pas fonctionné. On a dû déclarer cette société en faillite”, se rappelle François Nonet. “Les produits étaient bons mais on pouvait produire en un jour ce que le marché était prêt à absorber en un an.”

“On a appris l’importance de l’étude du marché, de la prévision sur des business plans solides et plannifiés sur cinq ans”, explique-t-il. “L’importance de ne pas s’emballer sur des idées”, ajoute son frère. “Humainement, c’était compliqué. Aller trouver les gens, et leur dire qu’on mettait la clé sous le paillasson, ce n’était pas facile”, se souvient Claire Nonet. “Il faut pouvoir aller au bout et assumer les décisions prises.”Une dizaine d’employés perdront leur emploi au moment de la fermeture.

C’est au même moment que la famille se dote d’un conseil d’administration. “Le risque quand ça ne va pas, c’est de se dire qu’on peut rattraper les choses d’une façon ou d’une autre. À un moment, il fallait accepter d’encaisser les pertes et d’arrêter. Ça, c’était compliqué, parce qu’on n’avait pas tous la même sensibilité sur le moment où il fallait arrêter. L’administrateur externe a permis de forcer le constat et la décision, en mettant l’intérêt de la société au centre.”

Communiquer pour collaborer

Au-delà de cet accident de parcours, le groupe a continué de se développer. “On n’a pas une volonté de grandir, mais si ça sert le besoin de pérennité de la boîte et la robustesse du groupe, alors on s’y intéresse”, ajoute François Nonet. La famille a aussi un resto, Emulsion (Floreffe), ajoute la fratrie dans un rire. Un projet qui s’est fait un peu par hasard, pour soutenir le fils d’un collaborateur, restaurateur qui voulait se mettre à son compte. L’amour de la bonne chère est visiblement largement partagé dans le secteur, puisque le leader wallon de la construction, Thomas & Piron, dispose aussi de son restaurant, La Table de Maxime, à Paliseul.

Où se voit la fratrie dans cinq ans? “Ça dépend à qui vous posez la question”, répond du tac au tac Claire. Entre les plus prudents et les plus ambitieux, les balises sont mises, assurent-ils. “Sky’s the limit”, sourit néanmoins Simon, visiblement décidé à avancer. En 2028, l’entreprise devrait employer 25% de personnes en plus qu’aujourd’hui, juste en restant sur sa trajectoire actuelle.

Au cours de l’interview, on perçoit une vraie complicité entre les frères et sœurs. “On a la chance de bien s’entendre au départ. Et puis, on a eu la chance que nos parents nous aient accompagnés pendant plus de dix ans pour assurer la relève. Ils nous ont appris à collaborer ensemble, à échanger, à exprimer nos désaccords. Au début, on avait des réunions tous les mardis soirs pour discuter de la boîte, et ça n’a pas toujours été calme, mais il fallait qu’on se dise les choses. Tout ça nous a appris à travailler ensemble”, raconte Claire Nonet. “C’est une vraie relation de famille.”

Source: L’Echo

Texte: Maxime Delrue

Image: Valentin Bianchi / Hans Lucas

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